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Antonia Ksaver’evna Kwiatkowska

Jusqu’à la fin de ses jours Bakounine n’a pas dérogé à ses principes. Tout en respectant la liberté de sa femme, il se montre soucieux du bien-être et de l’avenir des siens au sein d’une famille non pas subie mais choisie. Élective et relationnelle, dégagée de ses scories autoritaires et patriarcales, source d’épanouissement individuel et d’enrichissement réciproque pour les époux, la conception que Bakounine peut se faire de la famille apparaît de ce fait comme étonnamment moderne.

Jean-Cristophe Angaut

 

Le récit de l’histoire d’Antonia, de son mari et de son amant est une version très abrégée d’un texte de Gaetano Manfredonia, « Amour et mariage chez Bakounine » que vous pouvez lire ici.

En octobre 1858, à 44 ans, en Sibérie, Bakounine se marie avec Antonia Ksaver’evna Kwiatkowska, une jeune polonaise de 17 ans. Il s’était lié d’amitié avec son père en avril 1857 et enseignait le français à Antonia et sa sœur. Il n’est pas certain que le mariage fut consommé. Certains commentateurs pensent que Bakounine était homosexuel. Par ailleurs, en décembre 1869, après 11 ans de mariage, dans une lettre à son ami Ogarev, Bakounine écrit aimer Antonia « autant qu’un père peut aimer sa fille ».

Bakounine s’évade seul de Sibérie au cours de l’été 1861 pour rejoindre l’Europe occidentale. Antonia le rejoint à Londres en mars 1863 mais Bakounine vient de s’engager dans une tentative de soulèvement de la Pologne et ils ne se retrouveront qu’en avril 1863 à Malmö, en Suède. Le couple décide alors de s’installer en Italie, d’abord à Florence à partir de janvier 1864 puis à côté de Naples en juin 1865. Au début de l’année 1867 Antonia engage officiellement une liaison avec Carlo Gambuzzi, un Napolitain garibaldien. A la fin de l’année 1867, Antonia se trouve enceinte de Gambuzzi. Ne sachant pas comment Bakounine réagirait, elle lui cache sa grossesse et décide d’accoucher secrètement en Suisse et Gambuzzi prend l’enfant avec lui à Naples. Bakounine ne découvrira la vérité qu’en octobre 1868.

Dans une lettre de décembre 1869 Bakounine écrit : « Quand elle a rencontré le véritable amour, je ne me suis pas cru le droit d’engager la lutte avec elle, c’est-à-dire contre cet amour. Elle a aimé un homme qui la vaut entièrement, mon ami et mon fils en doctrine sociale-révolutionnaire, Carlo Gambuzzi. Il y a deux ans et demi Antonia est venue me dire qu’elle l’aimait et je l’ai bénie, la priant de me regarder comme un ami et de se souvenir qu’elle n’avait pas de meilleur et de plus sûr ami que moi. »

Fin mars 1869, Antonia se rend chez Gambuzzi, à Naples auprès de son enfant et elle se trouve à nouveau enceinte.

Toujours dans cette lettre de 1869, Bakounine écrit : « Alors Gambuzzi lui proposa de venir faire ses couches à Naples et de laisser le nouvel enfant entièrement à sa tutelle ; renonçant complètement à lui, elle reviendrait auprès de moi après les couches, avec le fils, notre enfant adoptif de l’amie polonaise décédée (bien entendu un mythe). Antonia s’insurgea contre cette proposition et déclara catégoriquement que, pour rien au monde et pour quelque considération que ce soit, elle n’abandonnerait son enfant. Entre elle et Gambuzzi la lutte s’engagea. Ils firent appel à moi comme juge. Je pris, évidemment, le parti d’Antonia et écrivis à Gambuzzi que son plan était monstrueux, qu’une mère capable d’abandonner son enfant, pour quelque considération sociale que ce soit, serait à mes yeux un monstre. Alors, Antonia m’adressa cette prière : quitter Genève, venir en Italie et reconnaître les deux enfants comme miens. Je ne fus pas long à réfléchir et acceptai. »

En novembre 1869 Bakounine s’installe à Locarno. Antonia choisit une fois encore de vivre dans la gêne avec lui plutôt que le confort bourgeois de Gambuzzi. Elle le rejoint, enceinte de huit mois et avec un enfant de 18 mois et conformément à ses engagements, Bakounine adopte les enfants biologiques de Gambuzzi. Bakounine reconnaissait tout à fait légitime le droit de leur géniteur à « les prendre en charge et de diriger, avec Antonia, leur éducation» et il est convenu que Gambuzzi comme Bakounine versent tous les mois 150 francs dans une caisse commune.

Bakounine tout comme Antonia entretiennent une abondante correspondance avec Gambuzzi et les deux amants continuent à se voir. Tantôt c’est Carlo qui se déplace en Suisse, tantôt c’est Antonia qui se rend à Naples. Lorsqu’elle décide d’aller visiter sa famille en Sibérie, suite à la mort de son frère âgé de 24 ans, c’est à Arona qu’ils se donnent rendez-vous une dernière fois avant son départ. « Antonia retourne avec Carlo » note Bakounine dans son Carnet. Cinq jours après elle est à nouveau enceinte d’un troisième enfant…

Bakounine décède le 1er juillet 1876. Prévenue en retard, Antonia, alors en déplacement en Italie avec ses enfants, ne pourra pas assister à ses funérailles.

Après la mort de son mari, Antonia ira vivre avec Gambuzzi qui l’épousera en 1879 et adoptera « officiellement » ses propres enfants biologiques. Cette nouvelle phase de vie commune est marquée par la naissance d’une autre fille. Antonia meurt à Portici, le 2 juin 1887. Gambuzzi décède le 30 avril 1902.  Dans l’article chronologique qui est publié après sa mort, il est dit qu’il « connut le grand révolutionnaire Michel Bakounine », qu’il « se maria avec sa veuve » et qu’il « aima les enfants d’Antonia, Carlo, Sophie et Marussia, comme il aimait sa propre fille Tatiana ».

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2 thoughts on “Antonia Ksaver’evna Kwiatkowska

  1. Bonjour,

    Merci d’avoir retransmis cet article. Il y a toutefois une erreur que je vous remercie de bien vouloir corriger: bien que j’aie posté ce texte sur le blog que je consacre à Bakounine, je n’en suis pas l’auteur. Comme indiqué dans le chapeau du billet, le texte est de Gaetano Manfredonia.
    Bien solidairement à vous
    JCA

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