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Lou Andreas-Salomé

Lou Andréas-Salomé, Paul Rée et Friedrich Nietzsche en 1882

« Sa conception de la « fraternité » est si subtile qu’il est (…) malaisé de tracer, dans toutes les étoiles qui ont formé sa constellation, une ligne bien droite qui séparerait les amis des amants, les camarades et les pères, les proies et les victimes de la passion. Elle eut, pour Freud, une admiration sororale, pour Rilke un amour véritable, pour Nietzsche de l’enthousiasme. Tous les autres, à son contact, se sont enrichis, dépris d’eux-mêmes, ou brûlés : mais chacun à sa manière. »[1]

Louise von Salomé est née en 1861, après cinq garçons, à Saint-Pétersbourg. Son père, un allemand d’origine française, y était général de l’armée russe et conseiller d’État. Sa mère, Louise Wilm était la « fille d’un opulent fabricant de sucre d’origine danoise et nord-allemand. »[2] Comme toute sa famille, dès l’adolescence, elle maîtrise parfaitement le russe, l’allemand et le français. Son père meurt quand elle a 17 ans. Elle prend alors pour premier maître le pasteur hollandais Heinrich Gillot qui la rebaptise Lou. Il lui enseigne la théologie, la philosophie avec les auteurs grecs, Kant, Spinoza et Kierkegaard, l’histoire des religions du monde et éveille sa sensibilité à la poésie et aux littératures française et allemande. Véritable mentor, il la convertit à la religion luthérienne. Il s’éprend d’elle et lui propose de divorcer pour l’épouser. Louise, choquée, refuse.  Elle part alors pour Zürich avec sa mère et s’y inscrit à l’université, la seule en Europe ouverte aux femmes. Elle se prénomme désormais, Lou.

De santé fragile, elle y tombe malade. Sa mère l’emmène alors à Rome en avril 1882 ou elle entre dans le cercle d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes qu’anime Malwida von Meysenbug, une féministe allemande, amie de Wagner, de Mazzini et du révolutionnaire russe Alexandre Herzen. Elle y fait la connaissance des philosophes Paul Rée et Friedrich Nietzsche. Tous deux la demandent en mariage à plusieurs reprises et essuient ses refus catégoriques. Lou tient à son indépendance, elle avait vu en rêve « un agréable cabinet de travail rempli de livres et de fleurs, flanqué de deux chambres à coucher, et, allant et venant parmi nous, des camarades de travail formant un cénacle à la fois gai et sérieux ».

Alors que la loi punit toute cohabitation hors mariage, elle propose à Paul, Malwida et d’autres de fonder une telle communauté pour vivre une expérience de liberté. Malwida refuse, mais Paul Ree, avec Friedrich Nietzsche, avaient déjà fait le projet d’une « Église invisible » qui réunirait des esprits choisis. Elle les rejoint à Rome à l’invitation de Paul Ree.

« Des hommes de pensée, Lou préfère la pensée. »[3] Lou n’aura aucune relation sexuelle avec les deux hommes.

Elisabeth Nietzsche, la sœur du philosophe, future adepte du nazisme, écarte Lou de son frère. Nietzsche sombre alors dans une profonde dépression. Dans une lettre du printemps 1884, il écrit : « Parmi toutes les rencontres que j’ai faites, celles avec Mlle Salomé est pour moi la plus précieuse et la plus fructueuse. C’est seulement depuis ces relations que je suis mûr pour mon Zarathoustra. »

Durant 5 années, Paul Ree vivra aux côtés de Lou. Il ne partira qu’en 1886 lorsqu’elle lui annoncera son mariage avec l’orientaliste Friedrich Carl Andreas. Il était tombé amoureux d’elle et menaçait de se suicider si elle refusait de l’épouser. Il la fascinait par ses connaissances et son absence de conformisme. Elle y a consenti à la condition que le mariage ne soit jamais consommé.[4]  C’est son ancien mentor, celui qu’elle a aimé et vénéré, le pasteur Hendrik Gillot, qui célèbrera son mariage. Lou a 26 ans. Friedrich a 41ans. Ils resteront mariés près de quarante-trois ans.

Entre 1892 et 1894 elle eut une relation amoureuse compliquée avec un journaliste marxiste rencontré à Berlin, Georg Ledebour, qui sort alors de prison où l’avaient conduit ses activités politiques. Il fut, de tous les proches de Lou, « le plus marquant humainement ». Il deviendra plus tard le fondateur du Parti Social-démocrate allemand. Georg considère Lou comme une jeune fille plutôt qu’une femme. Il exige d’elle qu’elle agisse comme une femme mariée : épouse vertueuse ou femme adultère. Lou veut se séparer de son mari, qui refuse.

La relation entre Lou et Andreas devient de plus en plus désespérée et atteint un point culminant avec l’idée d’un suicide commun. Extérieurement, le mariage reste, mais Lou vit désormais sa vie relativement éloignée de lui.

A Paris, en 1894, Lou rencontre le dramaturge Frank Wedekind. Elle partage quelque temps avec lui sa vie de bohème et la vie parisienne nocturne. Il s’en inspirera pour écrire « Lulu » dont Alban Berg fera un opéra.

A Vienne, dans les années 1895-1896, Lou passe beaucoup de temps avec Arthur Schnitzler, écrivain, dramaturge et médecin autrichien. Marquée par «l’imbrication de l’érotisme et de la vie littéraire», c’est celui de ses amis qu’elle juge «le plus important». On ne connait pas exactement la nature de leur « imbrication », dans laquelle étaient également impliqués Richard Beer-Hofmann, Hugo von Hofmannsthal et Felix Salten, l’auteur de Bambi.

En 1896 elle rencontre Friedrich Pineles (« Zemek »). C’est un neurologue et un endocrinologue respecté. Il est son premier amant avéré. En 1901, Lou tombe enceinte. Elle se dit « extasiée », mais avorte. Zemeks la demande avec insistance en mariage, elle refuse systématiquement. Mais il est dit qu’à l’occasion du mariage de la sœur de Zemeks un double mariage aurait eu lieu et qu’ils serait ainsi devenu son mari officieux – au moins symboliquement. Pour la famille Pineles elle sera considérée durant douze ans comme son épouse. Elle viendra fréquemment à Vienne pour le voir. Mais en dépit de son insistance il est hors de question pour Lou de vivre avec lui.

En 1897, elle rencontre René Maria Rilke, elle le rebaptise Rainer. Il sera son plus grand amour. Il a 22 ans, elle en a 36. Leur relation amoureuse dure trois ans, puis se transforme en une amitié qui durera jusqu’à la mort de Rilke. « J’ai été ta femme pendant des années parce que tu fus la première réalité où l’homme et le corps sont indiscernables l’un de l’autre », lui écrira-t-elle.

Elle rencontre Sigmund Freud au congrès de Weimar en 1911. Une amitié « amoureuse » s’installe entre eux. Elle est acceptée dans le premier cercle des pionniers et devient l’amie intime d’Anna Freud. Freud l’appellera la « compreneuse par excellence. » Malgré quelques rencontres, il y eut essentiellement des échanges épistolaires entre eux.

1912-1913 Victor Tausk, l’un des plus brillants disciples de Freud. Lou l’appelait : « Toi, animal mon frère. » Tout d’abord éconduit pour avoir tenté d’abuser d’elle, ils développent une relation très intime. Freud, soupçonneux, jaloux ou curieux demande à Ferenczi de recueillir des indiscrétions.

En 1933, Ernst Pfeiffer fut le dernier compagnon et confident de Lou. Il deviendra son exécuteur testamentaire, l’éditeur de ses oeuvres posthumes, et le gardien de ses secrets.

Elle meurt en 1937, à près de soixante-seize ans, en Allemagne nazie. Les autorités refusent que ses cendres soient dispersées dans son jardin. Elles sont déposées au cimetière de Göttingen, aux côtés de Friedrich Carl Andreas, son époux.

Beaucoup d’autres hommes ont croisé sa vie, se sont épris d’elle, l’ont courtisée, demandée en mariage. Tous éconduits, beaucoup restèrent pourtant ses amis.

 « Le monde ne te fera pas de cadeau. Crois-moi. Si tu veux avoir une vie, vole-la. »

[1]  Robert Maggiori, « Les hommes à Lou. » http://next.liberation.fr/livres/2000/03/23/les-hommes-a-lou_321121

[2] H.F. Peters, Das Leben der Lou Andreas-Salomé, Munich, Kindler, 1964. Trad. : Ma sœur, mon épouse, Paris, Gallimard, 1967.

[3] Robert Maggiori, « Lou Andreas-Salomé, une femme de têtes. » http://next.liberation.fr/livres/2000/03/23/les-hommes-a-lou_321121

[4] Lou souhaitait que ce mariage ne change rien de sa relation avec Paul Rée. Elle ne lui révéla  pas que son mariage excluait la sexualité pour ne pas écorner l’image publique de Friedrich Carl Andreas.

 

Sources utilisées pour rédiger cet article :

Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Lou_Andreas-Salom%C3%A9

La Croix – Corinne Renou-Nativel : « Lou Andreas-Salomé » : une femme devenue ce qu’elle est.

Perceval : La vie romanesque de Lou Andréas-Salomé

Libération – Robert Maggiori :  Lou Andreas-Salomé, une femme de têtes.

Libération – Robert Maggiori : Les hommes à Lou.

Revue de la société psychanalytique de Paris – Catherine Druon : Lou Andréas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d’amour

Psychologies.com – Violaine Gelly :  Lou Andreas-Salomé “Le buisson ardent”

lou-andreas-salome.de : Lou und Friedrich Pineles (“Zemek”)

Michel Meyer – Lou Andreas von Salomé, La femme océan – Editions du Rocher, 2010

 

 

 

 

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